2. Une Fissure dimensionnelle vers l’Entre-Deux

 

Lorsqu’Ylis ouvrit les yeux, le filet de plomb qui l’emprisonnait avait disparu. Libéré, l’arracheur d’âmes prit une profonde inspiration, puis toussa un moment sans pouvoir s’arrêter. Le plomb était encore logé dans son organisme. Son cerveau martelait contre son crâne, du sang avait coulé de son nez et la peau de son visage avait imprimé les détails triangulaires du filet en fondant la chair. Ses entailles étaient douloureuses.

 

Le djinn mit plusieurs secondes avant de se relever ; il se sentait faible, mais il n’était plus en danger. Allongé, il commença par basculer son corps sur le côté gauche, puis leva sa jambe droite et se maintint debout aussi bien qu’il le put. Dans la poche intérieure gauche de sa tunique noire, il sortit une fiole bleue pailletée transparente, en forme de poire, remplie d’une substance luminescente. Il la déboucha et but son contenu d’une traite.

 

L’instant d’après, il cessa de se balancer. Son teint blafard avait repris ses couleurs d’origine et les blessures de l’attaque n’écorchaient plus son visage. Le djinn rassembla ses forces pour s’enflammer de la tête aux pieds d’un feu de jets bleus aussi immense que sa silhouette. Son corps tout entier se consuma dans une immense flamme bleutée.

 

Ylis se pencha en se tenant sur ses genoux ; cet effort en valait la peine, il se sentait déjà mieux. Il inspira de plus belle en se tenant bien droit. Le poison du plomb avait quitté son organisme, chassé par la puissance nouvelle de son feu de djinnin. Ayant à nouveau repris ses esprits, l’arracheur d’âmes contempla les horizons. C’est alors qu’il entendit un avertissement sonore de trois notes aux nuances de plus en plus aiguës.

 

Le djinn releva sa manche droite. À son poignet, juste au-dessous de sa paume, une jauge presque vide. C’était comme si, on lui avait imprimé là un tatouage fluorescent. L’arracheur d’âmes avait presque atteint la limite d’utilisation de son feu de djinnin. Loin de s’en inquiéter, il ne regarda pas son tatouage longtemps puisque son attention fut déportée vers la scène de l’accident. À quelques mètres de lui, un camion porte-véhicule chargeait la carcasse de la voiture accidentée.

 

Petit à petit, Ylis se repassa les événements de la soirée, tout lui revint : l’attaque, le filet, cette voix étrange… Mais il ne se souciait plus que d’une chose désormais : son âme humaine. On l’avait dépouillé ce soir. Pour la première fois, depuis sa prise de fonction, Ylis avait échoué dans l’achèvement de sa mission.

 

Maintenant en état d’alerte, à la recherche d’informations, Ylis scrutait tout autour de lui. Il s’attendait à voir un djinn-voyageur. C’était peut-être un patrouilleur, témoin de la scène, qui était venu à sa rescousse. Pourtant, il n’y avait aucun signe de djinns quels qu’ils soient, seulement la vie urbaine du centre de Paris.

 

Son âme. Ylis devait retrouver son âme. C’était bien plus que le sens du devoir, il s’interdisait l’échec. Alors l’arracheur d’âmes posa sa main gauche sur son bras droit à l’emplacement exact de son sceau. Concentré, il ferma les yeux, l’âme de son humaine était si peu perceptible qu’il sentait qu’il pouvait la perdre à tout moment. Il savait une chose : son âme n’était plus dans le monde invisible. Sa trace allait bientôt disparaître ; elle ne pouvait être qu’à un seul endroit : l’Entre-Deux.

 

L’arracheur d’âmes entreprit de suivre le chemin indiqué par son sceau. Même si la connexion avec sa marque d’arracheur d’âmes faiblissait, cela impliquait que l’âme humaine était encore sous forme de cocon. Tant que l’âme ne mutait pas, son prélèvement se réaliserait sans encombre.

 

Un bruissement de feuilles vint perturber sa concentration. Ylis focalisa ses yeux de djinnin près du buisson, mais il ne perçut aucune âme. Il continua d’observer le feuillage de l’arbuste gigotant duquel sortit un objet rond qui se dirigea droit sur Ylis. Le djinn l’attrapa en plein vol. Lorsqu’il ouvrit sa main droite, il découvrit une ancienne pièce de la cité des djinns. C’était une pièce d’or datant de l’époque de l’Ancien Monde.

 

— Qui se cache là ?

— Je veux bien me montrer mais j’ai peur que vous vous enflammiez à nouveau.

— Pourquoi est-ce que je ne te vois pas ? Ton âme de djinn est invisible, enfin si tu es un djinn.

— Je suis bien un djinn, je … En fait, je porte un genre de cache-âme si on peut dire.

— Où est-ce que tu as trouvé ça ?

— Si je vous le disais, vous ne me croiriez pas.

— Sors de là, que je vois ton visage, je ne m’enflammerais pas.

 

Un djinn à la peau argileuse et aux cheveux bleu pâle sortit du buisson. Sa chevelure bleu océan s’arrêtait juste au-dessus des épaules. Ses yeux étaient aussi bleus que ses cheveux bien que beaucoup plus lumineux. Il n’avait aucun des habits caractéristiques des djinns-voyageurs ; à la place, il portait un tissu oriental magenta, brodé de détails harmonieux en fils dorés. Il ressemblait beaucoup à un djinnin, sauf pour ce qui était de la couleur de sa peau ; c’était probablement un hybride.

 

— Voilà, je suis sorti (Le djinn terrestre leva les mains.) Je tiens à vous dire que c’est moi qui vous ai libéré du filet, alors j’apprécierais que vous ne brûliez pas mon âme, s’il vous plaît.

— Où as-tu trouvé cette pièce ?

— Je ne l’ai pas trouvé, c’est mon père qui me l’a donné. Elle a été fabriquée dans les forges de la cité, avant que les portails ne soient sous son contrôle. Lorsque tous les djinns quelles que soient leurs races, quels que soient leurs rangs pouvaient aller et venir entre les deux mondes.

— Je connais très bien l’époque de l’Ancien Monde. Cette monnaie est celle de la résistance. Cette inscription, c’est de l’alagarien. Tu sais ce que ça veut dire ?

— Un djinn se gouverne seul. Oui, mon père faisait partie de la résistance, il ne souhaitait pas que la cité s’accorde le monopole sur la circulation à travers les portails.

— Ce monopole a permis d’arrêter la guerre entre les clans et d’offrir à tous les djinns qui en étaient dignes, une place dans l’Autre Monde.

— Vraiment ? Alors c’est aussi pour la paix que la cité a séparé le monde invisible en créant ce que vous appelez l’Entre-Deux. Les jinnans sont impuissants dans le monde invisible, alors que les djinnins ont plein pouvoir grâce à leur feu.

— C’est une autre histoire et je n’ai pas le temps.

 

Ylis venait de prendre conscience à ces mots qu’il perdait de précieuses minutes à discuter avec ce djinn terrestre, alors que son âme était quelque part dans l’Entre-Deux. Il lui tourna le dos et commença à partir.

 

— Attendez ! S’il vous plaît ! (Le djinn terrestre retint Ylis par le bras.) Je suis désolé, pardonnez-moi. Je… Je dois me rendre à la cité des Djinns. Si le djinn de feu existe toujours, je dois lui parler, il doit savoir, vous devez savoir ce qui se trame sur Terre. Ce cache-âme a été fait par des humains. Ils ont… Ils ont pris Nyla et je n’ai rien pu faire.

 

Ylis ne dit rien. Le djinn terrestre était si près de lui qu’il aurait dû trouver cela étrange et inapproprié, pourtant l’énergie qui émanait de lui était empli d’honnêteté. Les djinns avaient la faculté de ressentir les émotions de leur interlocuteur avec intensité. Comme ils étaient sensibles aux maux de l’âme, tout ce qui y touchait de près ou de loin était leur terrain de jeu.

 

— Personne ne peut exiger d’audience avec le djinn de feu. Pas même son frère. Lâche-moi petit. J’ai en effet cru entendre une voix humaine, mais c’est impossible, je délirais, les humains…

— Je vous jure que si. Moi, je les ai vus tout à l’heure, ils étaient à la poursuite des djinns qui vous ont attaqués. Ceux-là sont différents, même leurs âmes. Lorsqu’il enlève cette chose… (Le djinn montra à Ylis le collier qu’il portait.) On dirait … En fait, je n’ose même pas dire ce qu’on dirait. Je les ai surveillés, ils kidnappent des djinns terrestres et s’allient avec d’autres.

— Laisse tomber petit, je suis navré de te le dire mais les problèmes terrestres sont bien la dernière préoccupation de l’ordre des septs. Le djinn de feu ne gouverne plus, il a plutôt une position honorifique et le système de rangs a laissé place à une société d’ordres.

— S’il vous plaît, je veux quitter le monde terrestre. Les djinns se font exterminer ici, les humains ont grignoté presque tous les espaces naturels. Je ferais ce qu’il faut, s’il vous plaît. Après tout, je suis moi aussi un citoyen par filiation.

— Quelle est ta lignée ?

— Je ne sais pas…

— Comment ça tu ne sais pas ?

— Mon père n’a jamais pu me transmettre sa mémoire avec son feu de djinnin et son nom n’avait pas d’importance pour lui.

— Tu veux dire qu’il a été mutilé ?

— Il ne m’en a jamais vraiment parlé, mais j’ai cru comprendre que oui.

— Tu aurais dû me mentir. Personne ne peut faire confiance au fils d’un mutilé. La cité ne choisit pas cette sentence à la légère. Privé un djinn de son feu, c’est le privé de sa raison d’être.

— Mon père était un opposant à la toute-puissance de la cité, c’était son seul crime.

— Peu importe, moi je trouve ça égoïste. Il t’a laissé sans sa mémoire, il ne t’a rien transmis.

— C’est faux, vous ne le connaissez pas !

— Où est-il maintenant ?

— Il est… Il est entré en combustion il y a deux mois, comme ma mère un an avant lui. Je suis tout seul.

 

Ylis marqua un court silence, puis il lui répondit :

 

— Bon tu sais quoi, je veux bien te laisser une chance, petit, mais le temps presse pour moi, alors voici mes conditions. Tu dois porter ça (Ylis sortit des menottes bleues pailletées avec des inscriptions étranges.), et je veux que tu me donnes ce cache-âme comme tu dis (Le djinn terrestre l’ôta de son coup et lui offrit.) Autre chose, tu dois me suivre dans l’Entre-Deux parce que c’est là où je vais dès maintenant, je dois récupérer l’âme humaine pour laquelle j’ai été envoyé. Tu as deux secondes pour te décider.

— J’accepte.

— Très bien !

— Au fait, je m’appelle Rahyr.

 

Sans répondre, l’arracheur d’âmes menotta le djinn terrestre et appuya sur l’objet. Un cliquetis se fit entendre, puis le djinn terrestre émit un cri de protestation.

 

— Ça m’a piqué ! Qu’est-ce que c’était !?

— Un sérum inhibiteur. On va dans l’Entre-Deux, je ne peux pas risquer que tu te serves de ton feu de jinnan contre moi.

— Vous n’avez rien à craindre, je ne suis pas assez mature pour créer mon premier feu.

— Encore une fois, je ne vais pas prendre le risque. On y va.

 

Avant que Rahyr ne lui emboîte le pas, Ylis se mit à le fouiller comme s’il cherchait à découvrir quelque chose. Il trouva ce qui ressemblait à une boîte rectangulaire aux bords arrondis. Un bouton se situait au milieu de l’objet et un second bouton rouge se localisait juste en dessous du premier. Ylis regarda le djinn terrestre puis il fit glisser vers le haut le premier bouton. Une sorte de pince à trois têtes émergea du réceptacle rectangulaire noir. L’arracheur d’âmes posa son doigt sur le bouton rouge.

 

— Arrêtez ! N’appuyez pas !

— J’imagine que si je le fais, cela lancera le filet sur toi. Je me demandais ce que tu en avais fait. Ingénieux ce dispositif, c’est ton œuvre ?

— C’est celle des humains. J’avais récupéré un étui, je les ai vu s’en servir.

— Ça aussi, je le prends.

— Je ne comptais pas m’en servir, sauf enfin, on n’est jamais trop prudent.

— Là dessus je suis d’accord, termina Ylis en lui secouant les menottes.

 

L’arracheur d’âmes posa la main gauche sur son sceau et entama une marche rapide. Le djinn terrestre le suivit aussi vite qu’il le put, mais il trébucha et tomba sur son flanc gauche. Ylis émit un soupir, affligé. Puis, avant même de dire quoi que ce soit, il remarqua un métal brillant sur le sol. Rahyr s’était relevé. Le djinn-voyageur vit alors le couteau avec lequel son précédent assaillant l’avait menacé quelques minutes plus tôt. Ce dernier avait dû l’abandonner dans la précipitation. L’arracheur d’âmes se pencha pour ramasser l’arme, mais sa main la traversa. L’objet était hors de sa portée.

 

— Dans le monde terrestre, les djinns ne sont que fumée, lui expliqua Rahyr, Ce n’est même pas la pleine lune, aucune chance que vous puissiez l’attraper.

 

Ylis tendit la main vers le sol, juste au-dessus du couteau, mais cette fois, c’est une longue pince solide, bleu pailletée qui s’allongea, émergeant du centre de sa paume droite, sculptée par des flammes bleutées. Elles façonnèrent l’objet en à peine quelques secondes jusqu’à ce qu’il prenne toute sa forme. Il agrippa le couteau avec la pince que venait de lui imprimer son feu. Dans la poche droite de sa cape noire, il prit un petit sac de rangement et y déposa le couteau qu’il rangea aussitôt. C’est alors que la pince prit feu et disparut sous les yeux ébahis de Rahyr.

 

— Comment avez-vous réussi à faire ça ?

— J’aurais pu le faire avec mon feu de djinnin mais ça aurait utilisé mes flammes trop intensément. C’est grâce à la pierre de lupi, mêlée à mon sang, elle me permet de matérialiser des objets avec mon feu. C’est une pierre que l’on trouve dans le monde des Djinns.

 

Ylis releva sa manche pour dévoiler son avant-bras et pointa son index gauche sur le tatouage bleu pailleté d’une pince. Trois sons aigus se firent entendre. La jauge de réserve du feu de djinnin diminua d’un demi-cran. Ylis avait intérêt à économiser son feu de djinnin s’il voulait rentrer rapidement dans le monde des djinns.

 

— On n’a plus le temps de marcher, il va falloir voler. Je vais t’enlever les menottes, tu me suis à la trace.

 

Rahyr acquiesça. Les deux djinns se transformèrent à l’état de fumée et parcoururent les airs jusqu’à arriver proche d’un hôpital. La silhouette enfumée d’Ylis descendit alors pour se poser devant un établissement gigantesque. Les fumées bleutées reprirent l’apparence des deux djinns. L’ossature de pierre de l’édifice dominait l’espace alentour. Une dizaine d’humains allaient et venaient entre ses murs. Rahyr du esquiver de justesse l’un d’entre deux. La fusion non désirée avec les âmes humaines était très désagréable. Le ciel obscur s’éclaircissait à vue d’œil.

 

— C’est ici, je le sens, dit Ylis, Il faut seulement trouver où et le plus vite possible avant que la fissure dimensionnelle ne se referme.

— Là, lui désigna Rahyr, A côté de cette voiture bleue, il y a une brèche, là-bas (Le djinn terrestre pointa du doigt vers la direction indiquée.) C’est à peine visible mais…

— Oui, parfait (Ylis avança vers la fissure dimensionnelle.) Le voile du monde invisible s’est déchiré ici pour laisser passer l’âme dans l’Entre-Deux. Aide-moi à étirer le passage.

 

De leurs deux mains nues, les djinns postés à l’opposé de la brèche l’étirèrent, jusqu’à ce que l’entaille forme une entrée assez ample pour faire traverser deux djinns.

 

— On y est. Il va falloir passer maintenant.

— Est-ce vous y êtes déjà allé ?

— Oui, mais jamais de cette façon. D’habitude, je traverse l’Entre-Deux grâce aux tunnels créés par mon feu.

— Tout va bien se passer, pas vrai ?

— Évidemment. Tu m’aides à récupérer mon âme et on part ensuite pour le monde des Djinns, c’est le marché.

 

L’un après l’autre, les deux djinns franchirent le passage et quittèrent le monde invisible pour rejoindre l’Entre-Deux.

 

Ylis, l’arracheur d’âmes : présentation