1. Un arracheur d’âmes dans les rues de Paris

 

À l’époque où les Djinns foulaient la Terre, les humains les vénéraient comme des Dieux. Ils leur bâtirent des temples à la sueur de leur front et souffrirent les offrandes qui leur apporteraient abondance et protection. Plus les faux-dieux étaient aimés par les petits humains, et plus ils étaient puissants. La rivalité pour la dévotion des Hommes divisa les deux espèces dominantes de Djinns : les djinnins et les jinnans.

 

Les jinnans possédaient un feu rouge flamboyant et chaud capable de consumer des hectares de forêt et de fondre la chair. Les djinnins disposaient d’un feu presque froid, bleu électrique incapable de brûler les objets du monde matériel, mais son pouvoir sur le monde immatériel était absolu. 

 

Sur une falaise bretonne, au bord de la mer celtique, un djinn à la crinière argentée s’était étendu là pour se reposer. Il n’était ni un djinnin, ni un jinnan, mais bien les deux à la fois ou peut-être aucun d’entre eux. De part sa descendance, Ylis Tarjannel avait hérité des deux feux des clans rivaux, ce qui faisait de lui une créature bien étrange. 

 

La roche obscure ne révélait de lui que sa longue chevelure d’argent qui dépassait de son capuchon tout aussi sombre ; le djinn était enveloppé dans une cape noire. Le souffle marin accompagné du bruit des vagues l’entraînait petit à petit dans un profond sommeil. C’était une nuit calme et apaisante. 

 

Bercé par le bruit des vagues et la fraîcheur marine, Ylis n’aurait pu imaginer meilleur endroit pour s’isoler du monde terrestre, au moins pour quelques heures. Ce djinn-là préférait de loin les grands espaces naturels pour se ressourcer, que ces repères de djinns-voyageurs mis à disposition par la cité des djinns. Sa fonction d’arracheur d’âmes lui imposait de rester sur la Terre jusqu’à ce qu’il ait recueilli l’âme pour laquelle on l’avait envoyée.

 

L’arracheur d’âmes appartenait à l’ordre des Djinns-voyageurs, l’un des sept ordres de la cité d’Al-Agar, la cité souveraine du monde des Djinns. Les membres de cet ordre pouvaient aller et venir entre leur monde et l’espace, grâce aux portails expédiés par la cité. Ylis venait d’être envoyé pour une mission d’environ soixante-dix ans, la dernière de sa carrière ; cela faisait une année terrestre qu’il l’avait entamé. 

 

C’est pourquoi il fut fort troublé, lorsqu’à l’instant, il se réveilla dans un frisson, éclipsé de son rêve par un remous à son bras droit. Stupéfait, les paupières lourdes, il souleva sa manche. C’était son sceau d’arracheur d’âmes. L’encre bleu pailletée révélait un demi-cercle, coupé en trois parts égales au sein desquels se trouvait des symboles ressemblant à des sortes de branches. Tel un tatouage mouvant, son sceau remuait comme un avertissement : son âme allait bientôt passer dans le monde invisible. Impossible. C’était beaucoup trop tôt. Quelque chose avait mal tourné, son humaine était en train de mourir. 

 

En quelques secondes, Ylis était déjà sur pieds. Sa silhouette gigantesque semblait s’étirer à l’infini. Sa peau extrêmement pâle était recouverte par une immense cape noire aux broderies dorées. Le djinn retroussa son capuchon sur sa tête avec le bout de ce qui ressemblait à des doigts, dans la pénombre de la nuit bretonne. Ses cheveux étaient si longs qu’ils dépassaient de sa capuche jusqu’au début de son torse. Ses yeux d’un jaune fauve étaient creusés et leur ombre lui donnait une allure menaçante. Son regard transperçait jusqu’à l’existence elle-même. 

 

Au bord de la falaise à quelques centimètres du vide, la silhouette encapuchonnée tendit sa main droite et fit jaillir une flamme bleu électrique qui fendit l’air en une fissure enflammée. L’entrée de la plaie béante de feu était aussi sombre que le ciel. Pourtant, l’arracheur d’âmes s’y engouffra comme si elle menait au pays des merveilles. 

 

De l’autre côté du raccourci dimensionnel, la valse des vagues avait laissé place au tumulte de la vie parisienne. Guidé par son sceau, Ylis se retrouva sur une route goudronnée, en plein milieu d’un accident. Une voiture au capot enflammé lui faisait face, des débris de verre jonchaient le sol, le pare-brise était amoché. Le corps d’une jeune femme gisait à côté de la mécanique hors service. Sur son bras gauche dénudé, une marque bleue étrange. 

 

C’était la marque de l’arracheur d’âmes, celle qui communiquait avec son sceau. De là, elle irradiait autour de l’humaine tel un point de repère sur une carte ; ainsi même si une équipe soignante l’entourait, Ylis n’eut aucun mal à la localiser. L’étrange marque bleue formait une sorte de fourche à trois dents de taille inégale pointant vers le haut.

 

Les yeux jaunes du djinn captaient les mouvements d’oscillation de l’âme. La victime était à peine consciente, engourdie par la douleur ; elle était enveloppée d’une couverture de survie scintillante aux couleurs dorées. Deux hommes et une femme s’affairaient autour d’elle. L’équipe d’intervention exécuta sa manœuvre à l’unisson pour la déplacer sur un brancard et la mener à l’ambulance. 

 

Aucun d’eux ne remarqua cette marque bleue électrique sur le bras gauche de la victime, ni même l’arracheur d’âmes qui les observait. Le djinn devait patienter jusqu’à la mort de son humaine. Au dernier battement de cœur, l’âme se décrochera de son hôte pour passer dans le monde invisible. À ce moment-là, l’arracheur d’âmes pourra la recueillir avec son feu de djinnin.

 

La créature s’éleva dans les airs pour surplomber l’ambulance et adopter une vue plus large sur la scène de l’accident. C’est à ce moment-là qu’il repéra du mouvement à sa droite. Deux djinns terrestres étaient apparus dans son champ de vision. 

 

— Hey toi là-haut, le cerf-volant ! Ça te plaît de te suspendre au-dessus de l’humanité ? Redescends voir discuter avec l’un des tiens que l’on fasse connaissance. Quoique vu ton allure, je me demande bien de quelle espèce tu es, de ceux qui brûlent les âmes ou de ceux qui brûlent les chairs, dit un djinn aux yeux rouges comme le sang et aux cheveux tout aussi sanglants. Tu m’excuseras, je suis un peu empoté, sans faire exprès je me suis infiltré dans le capot de ton humaine et ça a, comme qui dirait pris feu, ah la la quel maladroit je fais.

 

Les deux djinns terrestres ricanèrent comme des hyènes. Ils se ressemblaient beaucoup, si bien qu’ils paraissaient liés par le sang. Le premier à s’être exprimé devançait d’une tête le second. Toujours perché au-dessus d’eux, Ylis les observa avec un air concentré. Ce piège avait dû leur nécessiter beaucoup de temps. C’était sans doute sa marque d’arracheur d’âmes qui l’avait trahi.

 

Son sceau vibra de plus belle. Ces démons n’allaient pas l’empêcher d’arracher sa dernière âme ! Ylis jeta un œil au véhicule de transport ; la fréquence rapide des mouvements d’oscillation de l’âme traduisait un passage imminent dans le monde invisible. L’âme s’apprêtait à quitter son hôte devant ses yeux sans qu’il puisse intervenir. Ylis devait agir vite pour recueillir son âme humaine au stade de cocon. Passé ce stade, l’âme était impossible à comprimer dans les fioles spectrales. 

 

L’ambulance démarra. Sans un regard pour les djinns terrestres, Ylis fondit sur le sol et se prépara à fusionner avec le toit du véhicule pour y pénétrer. Le djinn changea en un instant la chimie de son corps pour se réduire à l’état d’une fumée bleutée. Il ne lui restait que quelques mètres à parcourir entre lui et le toit lorsqu’un filet s’abattit sur lui. Le contact du filet stoppa net sa métamorphose et le força à se matérialiser à nouveau dans le monde invisible. L’épaisse fumée bleutée reprit en quelques instants les formes du djinn. Cette arme-là était faite de plomb, un métal imperméable pour les djinns. 

 

Ylis s’écrasa sur le sol dans un gémissement de douleur. La violente descente coûta de multiples blessures à l’arracheur d’âmes. Des contusions maquillaient désormais son visage pâle et des couleurs vives vinrent peindre sa peau blanchâtre. Des pas, un bruit lointain. Émergent de son corps malmené, il sentit alors des petits cailloux s’enfoncer dans la paume de ses mains lorsqu’il reprit connaissance. Sous ses doigts, un sol froid. Sonné, il ne bougeait pas.

 

— Ben alors l’albinos, t’es mort ? demanda l’agresseur qui le contemplait de toute sa hauteur, les mains sur les hanches.

 

Les deux djinns terrestres l’entouraient. Ylis tenta de se relever, mais le filet lui chauffait les veines, il sentait ses tempes se contracter. 

 

— Laisse-moi partir, souffla-t-il avec douleur

 

— À ta place, j’éviterais de me débattre comme ça. Les vapeurs de plomb doivent être en train de t’empoisonner sévèrement mon mignon. (le second djinn terrestre était en fait de la gente féminine.) Alors c’est à cela que ça ressemble le mélange des races. J’avoue être assez surprise du résultat. Tu ne ressembles ni à ceux du ciel, ni à nous autres. 

 

— Prenez mes fioles et laissez-moi partir. C’est bien ça que vous voulez non ? C’est toujours … ce que vous nous voulez

 

— Tes fioles ? Oh, tu veux dire ce délicieux nectar d’âmes humaines fraîchement pressées ? C’est vrai que c’est pas mal. Une fois j’en avais goûté un qui s’appelait « extrait d’Européen à la figue de Barbarie ». Qu’est-ce que c’était bon, tu te souviens ? Mon préféré ! 

 

— T’inquiètes, cerf-volant, on n’est pas là pour ça ! On en a déjà plein des fioles grâce aux djinns-voyageurs, merci à eux. D’ailleurs, tu es le premier albinos que je vois de près, les autres ont des allures disons … plus … charismatiques. Tu ressembles à une bête de foire. C’est curieux cette chevelure argentée, je me demande es-tu seulement un djinn normal ? 

 

— Ça suffit les insultes. On a assez discuté, coupe-le qu’on en finisse. 

 

Ylis écarquilla les yeux : le couper ? Le couper où ? Lui couper quoi ? 

 

— Eh ben, moi qui pensais que tu ne pouvais pas devenir plus blanc ! Coupe, coupe ! ricana-t-il en mimant un ciseau. C’est ton implant qui nous intéresse. Celui qui te permet de faire du feu dans le monde terrestre. Pauvre, pauvre petit djinn ! T’inquiètes, on n’aura pas le temps de finir que tu seras déjà passé dans l’Entre-Deux. Pas de “ils vécurent heureux dans l’Autre Monde pour toi”. Le plomb te tuera avant la fin, dans ce monde-là, loin de la cité des djinns. 

 

Des perles de sueurs glissaient sur le front d’Ylis. Le djinn terrestre se pencha sur lui et s’accroupit près de son visage. L’arracheur d’âmes le vit enfiler des gants, le sourire aux lèvres. Il entraperçut la lame du couteau qu’il tenait. Les membres collés au sol, le corps faible, Ylis avait la vue qui se brouillait, les émanations de plomb le paralysaient. Il tenta de faire naître son feu, mais son état ne le lui permit pas. Il commençait à s’évanouir quand il entendit des voix lointaines.

 

— Ce sont eux ! Ces deux jinnans-là ! 

 

Une détonation gronda, la djinn terrestre tomba au sol. 

 

— Ivana !! 

 

Une autre détonation, puis la fuite. Des pas se rapprochèrent d’Ylis. L’arracheur d’âmes se sentait mourir.

 

— Et ça ? On en fait quoi ? C’est quelle espèce déjà ?  

 

— C’est un hybride, enfin je ne suis pas sûr. J’en ai jamais vu de près. Il appartient au monde des Djinns, laissez-le là. 

 

— C’est du plomb. Ce djinn fume comme sur un barbecue, répondit une voix féminine étrange. Il va bientôt mourir.

 

Ylis ne put entendre la suite de la conversation, puisque son corps l’abandonna. Cette voix. La tonalité de la voix des djinns était d’ordinaire si différente. Ces vibrations sonores-là n’avaient aucunes des tonalités communes aux djinns. On aurait dit que cette voix était presque … humaine ? L’arracheur d’âmes l’aurait juré, si seulement il avait eu la force de lever son visage pour les contempler. Les humains étaient pourtant incapables de voir les djinns sous leur véritable apparence. C’était le poison du plomb qui l’avait désorienté et maintenant, un voile noire se posait sur sa conscience ; le djinn plongea alors dans le néant abyssal de son âme. 

 

Lire le chapitre 2 : une fissure dimensionnelle vers l’Entre-Deux

 

Ylis, l’arracheur d’âmes : présentation